Des talons roses, un monologue inoubliable d’America Ferrera et une ode au féminisme, tout le monde se souvient de l’été 2023 marqué par la sortie du film Barbie. Et en 2026, qu’est-ce qu’on a eu ? Clavicular — un influenceur masculiniste américain — ridiculisé par les Françaises en pleine fête de la musique.
Une histoire enchevêtrée au féminisme
Mais d’où vient la montée récente de ces mouvements extrémistes ? Ont-ils toujours existé ou sont-ils seulement les conséquences des défaillances de nos sociétés ?
Pour comprendre leurs origines, il faut remonter aux premiers mouvements féministes : leurs trajectoires sont étroitement liées. Selon la sociologue Mélissa Blais, le mouvement féministe a toujours été suivi de contre-mouvements visant à déstabiliser sa lutte. C’est ainsi que, dès le début du 19ème siècle, des textes de loi sont promulgués afin de priver les femmes de liberté : elles sont considérées comme mineures à vie et placées sous l’autorité d’un homme, leur père ou mari.
Le début du 20ème siècle, lui, est marqué par la montée des mouvements féministes. Les années 1970 et 1980 sont empreintes d’une euphorie féministe très optimiste : une société future égalitaire commence à se dessiner peu à peu.
Mais certains voient ces avancées d’un mauvais œil : les femmes commenceraient à posséder trop de pouvoir et à émasculer peu à peu les hommes. C’est la première « panique de la virilité », cette peur omniprésente chez les hommes de perdre leur pouvoir au profit de la gente féminine. Cette crainte est formalisée par la création en 1970 par F. Roger Devlin du Men’s Rights Movement.
Mais c’est seulement au cours des dernières décennies que ce mouvement devient omniprésent et de plus en plus extrémiste : les masculinistes gagnent du terrain.
Selon Vincent Cocquebert, il existe un fort lien entre la crise économique de 2008 et la montée du masculinisme. En effet, c’est avant tout une crise symbolique qui a montré aux individus les limites de l’émancipation, du progrès et de l’égalité de nos sociétés. Les individus ont eu le sentiment de perdre le contrôle, de n’être plus maîtres de leur propre avenir. Or, simultanément, les jeunes femmes, plus diplômées et mieux armées sur le marché de l’emploi, ont symboliquement supplanté les hommes. C’est ainsi que la femme est apparue comme le bouc émissaire des hommes, la cause de leur malheur.
Une solution évidente leur est alors apparue : reprendre du contrôle sur les femmes leur permettrait de regagner du contrôle sur leur propre vie.
Quelques années plus tard, ce mouvement s’est davantage accéléré avec le hashtag #MeToo. En 2017, des femmes ont pris la parole concernant les violences sexuelles et sexistes commises par les hommes. Pour Pauline Gonthier, le masculinisme est également une réaction directe à ce mouvement : le slogan féministe « My body, my choice » est détourné en « Your body, my choice », dynamique ensuite amplifiée par des influenceurs et des figures comme Elon Musk, Trump ou Zemmour.
Ainsi, le masculinisme est un courant qui s’est construit en opposition au féminisme et qui a su se nourrir des insécurités perpétuelles que nos sociétés engendrent. Mais si ce mouvement trouve un terreau aussi fertile dans nos sociétés, c’est parce qu’il répond à des souffrances bien réelles, dont les solutions et sources sont détournées.
De nombreux signes montrent une grande souffrance masculine. Le décrochage scolaire est l’un des premiers symptômes : les jeunes hommes perdent de l’intérêt pour les institutions traditionnelles et veulent gagner de l’argent plus rapidement. Leur santé mentale se voit également grandement dégradée. Les chiffres sont flagrants : 75 % des suicides en France concernent des hommes. La construction sociale de la masculinité pousse les hommes à gérer seuls leur crise : les hommes peinent à verbaliser leurs émotions et s’en voient affectés. Cette « prison du genre » est donc une cause structurelle : cette souffrance masculine découle directement des normes de virilité imposées aux hommes dès l’enfance. C’est donc ce modèle qui enferme les hommes dans leur souffrance et les rend perméables aux discours masculinistes : la cause de tous leurs maux ne serait rien d’autre que le féminisme.
L’antiféminisme n’est pas nouveau : à chaque période de l’histoire, il y a eu des oppositions aux luttes féministes. C’est le propre d’un contre-mouvement : il s’est adapté aux avancées du féminisme pour continuer à être audible.
Une violence qui se retourne contre les femmes — et contre les hommes
La montée d’une violence anti-féminine
Toute cette histoire de l’origine du masculinisme se manifeste aujourd’hui sous plusieurs mouvements, plus ou moins accusateurs envers les femmes. Ivan Jablonka — écrivain et historien français — en identifie 3 degrés différents : la culture virile, la domination masculine et enfin, la réaction masculiniste.
Pour lui, la culture virile désigne l’ensemble des attributs par lesquels l’homme se compose une culture. La domination masculine — ou le patriarcat — est la conviction de l’androcentrisme de la société, un monde où les hommes sont placés sous les projecteurs, considérés comme le centre du monde avec un monopole du pouvoir. Cette vision commence déjà à instaurer une hiérarchie et à évincer les femmes de la société. Enfin, le masculinisme forme, lui, le mépris entier contre les femmes qui souhaitent s’émanciper et gagner leur indépendance, en leur déniant leur droit à la liberté ou à la religion, par exemple. Cette libération féminine est vue comme un dérèglement du monde pour ces groupes, une déconstruction perçue comme une destruction. Pour certains, des femmes prenant le pouvoir sont synonymes de l’effondrement de notre société, un mythe parmi d’autres innombrables stéréotypes les concernant.
Ensuite, le masculinisme se divise en plusieurs groupes aux convictions différentes mais ayant pour centre la femme. Stéphanie Lamy — spécialiste de la désinformation et militante féministe — nous explique le mouvement Red Pill. Inspiré du film Matrix, la pilule bleue représenterait le monde de la répression des hommes et où la pilule rouge serait celle de « l’éveil ». Mais que désigne exactement cet éveil ? Une nécessité de devenir plus fort que le féminisme ?
D’autres mouvements misogynes sont, eux, centrés exclusivement sur les relations amoureuses avec les femmes. Les MGTOW — Men Going Their Own Way — prônent un célibat volontaire, tandis que les incels — involuntary celibate — développent une haine envers les femmes à cause du peu de succès qu’ils ont à leur égard, les plaçant comme responsables de leur échec amoureux ou insatisfaction sexuelle. Une de leurs convictions est la règle du 80/20 : 20 % des hommes les plus attirants monopolisent 80 % des femmes, rendant la tâche difficile pour le reste des hommes. Ou bien encore, la communauté des philogynes se retrouve en groupe afin de s’entraîner exclusivement à faire de la drague de rue, quitte à avoir un comportement lourd envers la femme qui ne devient plus qu’un objectif, un record.
Enfin, certains groupes alertent sur la soi-disant nécessité de ne plus être un homme faible, d’être capable de se battre et réveiller leur masculinité en suivant des préparations physiques. La meute, menée par l’influenceur Azurr, en est un exemple, désignant rien qu’en son nom un besoin de devenir des mâles alpha en s’entraînant dans la forêt et en ingurgitant des discours de motivation, mais masculinistes.
Cependant, l’ensemble de ces groupes part d’a priori et de stéréotypes discutables. Qu’est-ce qu’un homme faible ? Celui qui respecte la femme comme son égal ou qui la traite comme un humain à part entière ? Celui qui développe sa personnalité sans forcément suivre les préconceptions sociétales définies pour lui ?
Ces discours représentent aujourd’hui un vrai danger, « une menace masculiniste », établie par le rapport annuel du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes récemment. Ce danger concerne autant ces discours misogynes faisant ralentir les progrès féministes, mais également les comportements violents qui se manifestent de plus en plus. L’attentat de Toronto en 2018, déclaré comme une rébellion incel, est un exemple de cette misogynie violente et politique. On peut également recenser la montée des féminicides ou des violences conjugales, qui résultent de ces idées de hiérarchies, de positions de pouvoir et de différenciation entre les femmes et hommes.
Renfermement des hommes dans leurs stéréotypes
Mais en plus de cette haine grandissante contre les femmes, ce mouvement radical est à double tranchant pour les hommes. Pour certains, le masculinisme est un moyen de réaffirmer leur pouvoir et leur rôle au sein de la société, en faisant notamment l’éloge d’un modèle familial hiérarchique entre les sexes. Plutôt simple à visualiser pour eux, l’homme doit protéger et la femme doit soigner son mari : « évidemment le rôle de la femme sera de prendre soin de son mari » — propos de LA MENACE. Bête comme chou.
Mais pour d’autres, ce discours ne fait que les enfermer dans un moule qu’ils n’ont pas choisi. Cette prison de genre, c’est Ivan Jablonka qui nous l’explique. Elle constitue ce modèle de virilité qui oblige les hommes à se conformer par exemple à un mode de drague typiquement hétérosexuel, une consommation d’alcool importante ou des caractéristiques physiques comme la puissance ou la force : tout un ensemble de choses associées au « vrai homme ».
Les hommes gagneraient à abandonner le modèle de la virilité obligatoire, qui est ringard et néfaste.
— Ivan Jablonka
Il développe cette idée en parallèle à la garçonnité, désignant le fait d’accepter ou non le programme culturel et social que la société propose quand on est un jeune de sexe masculin.
En imposant ce genre de discours et d’attentes envers les hommes et leur devenir dans la société à des personnes vulnérables, le résultat en est effrayant. Certains peuvent se retrouver piégés dans des forums de discussion aux idées extrêmes envers les femmes, ou plus largement envers des ethnies. Comme expliqué précédemment, les groupes masculinistes peuvent également mener à des incitations à la violence, de comportements déplacés ou obscènes ou à des convictions idéologiques et politiques dangereuses. C’est notamment un phénomène qui se développe de plus en plus de nos jours par la multiplication des influenceurs masculinistes, rendant des hommes plus radicaux par leurs discours.
Cela pose le problème d’un mal-être en perpétuelle croissance des hommes qui croient ne pas rentrer dans le moule du « vrai homme », de ne pas réussir à trouver cette place inventée qui leur était préconçue. C’est précisément là où les discours masculinistes représentent un danger sous-jacent. Ces personnalités offrent une réponse facile, caricaturale et mensongère aux problèmes de ces jeunes hommes, qui acceptent l’information et s’y conforment dans une satisfaction de comprendre leur mal-être plutôt que de le confronter à la réalité.
Ivan Jablonka propose une explication à pourquoi certains hommes votent pour des leaders masculinistes, sans forcément rester sur la raison de la haine envers les femmes. D’après lui, le décrochage scolaire majoritaire des hommes est à prendre en compte : 40 % d’hommes présents en université contre 60 % de femmes aux États-Unis. Ainsi, l’éloignement de la vie culturelle intellectuelle et la déconnexion au monde sont des facteurs qui peuvent expliquer cette prise de mouvement par des hommes, et donc la nécessité de plus les sensibiliser au danger de ces idées.
Un mouvement récupéré par le pouvoir
Un cocon vulnérable aux manipulations politiques
Mais ce renfermement des hommes sur eux-mêmes, cette forme de cocon — développée par Vincent Cocquebert — bien que fort et impénétrable en apparence, est en réalité bien plus vulnérable que jamais. Les ressentiments masculins et l’instabilité sur laquelle ils développent ces mouvements permettent aux politiques de les manipuler ouvertement. Les stratégies politiques et médiatiques rendent ce cocon perméable à certains discours.
Donald Trump en est l’exemple le plus concret : il affiche des discours ouvertement antiféministes, rassemblant de nombreux disciples autour de ces idées. Et il est loin d’être le seul : la montée des mouvements d’extrême droite fait apparaître des figures ouvertement masculinistes. Éric Zemmour avec son pamphlet Le Premier Sexe ou encore Charlie Kirk, visage de la jeunesse trumpiste, assassiné en 2025, en sont des visages familiers.
De plus, ces dernières années ont été le théâtre de retournements majeurs : Zuckerberg défilait aux côtés de la communauté LGBTQ+ avant de pivoter, et de nombreuses entreprises américaines ont ralenti leurs politiques de diversité et d’inclusion. On assiste à un retour en arrière, une véritable institutionnalisation de la misogynie, des discours qui ne se cachent plus.
Le résultat : une polarisation majeure des votes, hommes et femmes ne votent plus de la même manière. Les politiques sont parvenus, à l’aide de ces discours toujours plus violents, à rallier des partisanes à leur cause. La fracture est profonde, et elle illustre un paradoxe central — l’intime se politise, mais le politique se sexualise aussi.
Les influenceurs masculinistes
En plus de ces politiciens se réappropriant le mouvement masculiniste, les influenceurs restent les principaux canaux de la communication misogyne. Ces figures charismatiques des réseaux sociaux concentrent leur activité à tantôt apprendre aux hommes comment retrouver leur masculinité, étaler leurs opinions sur la place de la femme ou de l’homme, et même créer des guides entiers de conseils sur les relations à leur vision hiérarchique et sexiste.
Aurélie Jean — scientifique et entrepreneuse — nous explique comment ces influenceurs se retrouvent dans nos contenus, par le concept d’algorithmes de recommandation. Ce processus s’appuie sur un algorithme de catégorisation d’utilisateurs, visant à trier les profils selon les contenus aimés, et ainsi nous recommander de nouveaux contenus que notre catégorie a elle-même aimé. Cela offre alors un biais de confirmation à l’utilisateur grâce à la récurrence de contenus qui vont lui être proposés et validés par sa catégorie.
Cependant, il existe aussi le système d’occurrence, qui ne se base pas sur le contenu que l’on a apprécié ou non, mais plutôt sur ce qui a fait réagir les utilisateurs. Si on s’engage plus sur un contenu, celui-ci va être mis en avant peu importe les catégories. Ce genre de système fonctionne bien sur des contenus polémiques très partagés, et qui vont donc être plus vus, comme les vidéos des influenceurs masculinistes.
Ces algorithmes posent ainsi le problème du manque de nuance sur les réseaux, qui nous poussent immédiatement à réagir plutôt qu’à réfléchir à ce qu’on voit ou entend, tendant à une polarisation des opinions.
Mais justement, que font exactement ces influenceurs ? Sans compter les discours misogynes qu’ils répandent, ces personnes se considèrent comme des « motivateurs masculins ». Killian Sensei en fait partie, et bien d’autres encore sur YouTube. Son concept — l’Alpha Academy — est de créer une école pour devenir un nouvel homme en souscrivant à un abonnement pour accéder à des leçons.
Les femmes indépendantes, féministes, c’est pas pour toi, c’est à fuir comme la peste.
Ou bien encore Hugo Raverdy, autre influenceur proposant des formations masculinistes, couvertes par un soi-disant « développement de soi ».
Ces marchands de misère prônent des leçons de vie sur les femmes en s’appuyant sur des notions scientifiques sans véritable source, raisonnant les relations comme de la chimie et en faisant payer ces formations à des prix exorbitants. Ceux de Hugo RF tournent entre 137 et 347 euros, mais les prix peuvent monter encore.
Pour rappel, entre janvier 2021 et juillet 2022, la Commission des Citoyens pour les Droits de l’Homme notait une hausse de 59 % de l’utilisation de termes et de mots de code relatifs à des actes de violence de masse.
Ce masculinisme n'est ainsi pas si éloigné de nos écrans et de notre portée.