La face cachée de l’écologie
Sanctuariser la nature vierge ? Assurément. Expulser les personnes susceptibles de la dégrader ? Pourquoi pas, si c’est au nom de la préservation des espaces sauvages. C’est ce que l’on pourrait raisonnablement se dire. Après tout, cela relève d’une évidence morale que c’est l’humain, lui et nul autre, qui est l’auteur de cet anthropocène et qui devrait donc se retirer pour laisser la nature respirer.
La réalité est néanmoins plus complexe : cette équation préservation = nature vidée de l’homme est en effet le fruit d’une construction historique. De fait, elle apparaît sous un certain angle comme un prétexte acceptable, car « verte », pour chasser des populations entières.
Au XXᵉ siècle, ce sont entre 1 et 14 millions de personnes qui auraient été déplacées de force par les autorités pour construire des réserves ou des parcs nationaux, sur tous les continents, soit l’équivalent de la population de l’agglomération de Tokyo ou encore de Shanghai.
L’historien Guillaume Blanc a conceptualisé ce phénomène en consacrant la notion de colonialisme vert, processus par lequel un ensemble de pratiques institutionnelles fabriquent cet idéal de nature vierge de toute présence humaine, au prix de l’effacement des populations locales.
Mais alors, derrière l’apparente bonne volonté de ces ingérences au nom de la préservation, se cacherait-il un désir de dominer… ou bien même de coloniser ?
À l’origine du mythe : le fantasme de l’Eden africain
Afrique. Dans l’imaginaire collectif occidental, le mot évoque spontanément l’image de la savane fascinante hors du temps, regorgeant d’animaux sauvages, en bref le décor du « Roi Lion ». Ce véritable paradis perdu, cet « eden » sans aucun soupçon de présence humaine où gambadent Pumbaa et Simba, représente quelque chose de précieux, à nos yeux, pour la nature. Et pourtant, n’en déplaise à certains, cette vision romantique d’une Afrique sauvage vierge de toute empreinte humaine n’est autre qu’une construction historique, un fantasme imposé progressivement mais certainement par les Occidentaux.
C’est ce que nous dévoile Guillaume Blanc, historien spécialisé dans l’histoire environnementale de l’Afrique et professeur à Sciences Po Bordeaux. Son ouvrage L’invention du colonialisme vert, pour en finir avec le mythe de l’Eden africain, paru en 2020, nous dépeint toute la Genèse du phénomène, qui serait intrinsèquement lié à l’histoire de la colonisation, sans trop de surprise.
Aux XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles, les paysages du vieux continent s’imprègnent de la trace indélébile de l’industrialisation conjuguée à l’urbanisation, la pollution et la surexploitation de la nature. Ainsi, le capitalisme industriel ayant complètement ravagé leur nature, grandit chez les élites européennes une fascination pour une nature désormais perdue, supposément pure, intacte, inviolée. Naît alors un nouvel espoir : celui de retrouver cet « Eden perdu », et ce, sur les terres promises, les continents à « civiliser », les colonies.
Mais alors, tout cela part d’une bonne volonté de la part des colons, vous diriez-vous. Or l’ironie est brutale : tandis que les Européens se présentent comme les « sauveurs » de cette nature, en la vidant de ses peuples considérés comme néfastes pour la nature qu’ils ont toujours habitée, ce sont eux-mêmes qui l’anéantissent. De fait, les puissances coloniales orchestrent l’exploitation massive des ressources africaines, rasent des millions d’hectares de forêts, exploitent la population, importent du bétail infesté d’autres continents causant ainsi des épidémies chez les animaux… Sans parler des dizaines de milliers d’éléphants abattus chaque année pour alimenter le commerce de l’ivoire. Ainsi, tout en accusant la population locale d’élément perturbateur de l’écosystème, les colons ont pillé, exploité, irréversiblement transformé la terre.
Ce qu’il faut bien comprendre, selon Guillaume Blanc, c’est que cette « nature vierge de toute trace de l’homme » n’a jamais existé. C’est un mythe construit pièce par pièce ; car à son état naturel, sans l’ingérence des colons, la faune cohabite avec l’homme dans ces zones précises. Il est donc tout à fait paradoxal de prétendre retourner à l’état naturel en expulsant les autochtones. Et pourtant ces derniers, agriculteurs, pasteurs… sont étiquetés comme les nouvelles menaces des espaces naturels. Et c’est de là que naît la formule préserver = expulser les hommes, ou plutôt les Africains. D’ailleurs, selon l’anthropologue Philippe Descola, cette manière de se représenter le monde comme une dichotomie entre la nature et la culture est typiquement occidentale.
Guillaume Blanc le résume ainsi : il s’agit pour les colons de « protéger l’Afrique des Africains ».
Le colonialisme vert est né d’une obsession des Européens : celle de faire correspondre à la réalité une vision fantasmée d’un Eden africain.
Décolonisation et naissance d’un nouveau système de domination
C’est donc en quête d’une Afrique « protégée des Africains » que les colons vont inaugurer par force des réserves de chasses, puis des parcs naturels, s’octroyant ainsi un véritable droit de réappropriation de la nature.
Néanmoins, tout bascule avec la décolonisation. Vers les années 60, survient une nouvelle crainte de la part des ex-colons, celle de perdre le contrôle de ces parcs naturels, de les voir s’« africaniser »…
Il a donc fallu imaginer un nouveau système pour perpétuer cette domination, ou plutôt cette expulsion des Africains au nom de la préservation de l’environnement. Et quoi de mieux que de se présenter en tant qu’experts internationaux pour avoir son mot à dire sans être étiqueté comme « colon » ?
Et c’est ainsi que sous l’impulsion de l’UNESCO et de l’IUCN qu’a été créé le WWF, le World Wide Fund, nouveau visage de cette « domination bienfaisante ». Ainsi, le colonialisme vert n’est pas une rupture avec l’époque coloniale mais une continuation réinventée par les Occidentaux dans l’optique de maintenir une mainmise sur des territoires jugés cruciaux pour leurs intérêts géopolitiques et économiques.
On pourrait penser que depuis, cet esprit de « colonialisme » a pleinement eu le temps de s’estomper, pour laisser place à un activisme plus éthique en ce qui concerne l’harmonie avec la population locale. Que nenni. En 2019, le site d’informations breaking news américain BuzzFeed dévoile que le WWF aurait financé et armé des « écogardes » à l’origine destinés à lutter contre le braconnage. Ces unités se seraient métamorphosées en milices s’autorisant des violences barbares sur les populations locales : viol, torture, meurtres… et ce dans pas moins de 6 pays en Afrique et en Asie, profitant de leur position de domination. Qui se serait douté que le panda qui prétend vouloir construire un « avenir où les êtres humains pourront vivre en harmonie avec la nature » serait capable de tels agissements ?
Le cas éthiopien : un colonialisme sans colonisation
Guillaume Blanc avance notamment l’exemple du parc des Simien, en Éthiopie, où l’érosion des sols a été attribuée aux habitants locaux sur la base d’expertises plus que contestables et contestées. Ces études sont notamment fondées sur un rapport canadien datant de 1946 qui faisait état de 3 % de couvert forestier aux abords d’Addis-Abeba, sans réelle recherche et sur de simples estimations. L’ancien candidat à la présidentielle américaine et prix Nobel de la paix, Al Gore, a même repris cette étude pour accréditer l’idée que les paysans africains auraient détruit leurs terres.
En 2016, l’UNESCO, aidée par le gouvernement éthiopien de l’époque, procède à l’expulsion de plus de 2500 personnes. Vivre dans un parc national reviendrait ainsi à vivre comme un squatteur, voire comme un étranger dans sa propre maison. Contrairement à cette étude, des chercheurs ont démontré que le couvert avait en réalité augmenté en deux siècles. On voit très bien que la logique est de déporter les problèmes environnementaux propres aux sociétés occidentales vers des zones géographiques précises en faisant passer des populations locales pour responsables d’une dégradation de leur habitat qu’elles n’ont, pour l’essentiel, pas causée…
Une « préservation » controversée à tous les niveaux
Mais cette situation revêt une dimension particulièrement ironique : une fois les habitants expulsés, ces parcs « sanctuarisés » sont ouverts aux touristes, majoritairement occidentaux. Ce paradoxe est central dans l’analyse de Guillaume Blanc. Ces parcs nationaux sont aujourd’hui des vitrines écologiques lucratives qui donnent l’illusion d’une protection environnementale efficace et qui nous fait vite oublier qu’au-delà de ces frontières, les destructions écologiques continuent. Plus encore, le développement du tourisme renforce souvent la précarisation des populations déplacées, qui en deviennent dépendantes voire contraintes à la mendicité autour des zones protégées…
Plus ironique encore, en fonction de si l’on se situe en Europe ou en Afrique, la population locale, notamment l’agropastoralisme, est tantôt valorisée, tantôt criminalisée. Lorsque le parc national des Cévennes, en France, est classé au patrimoine mondial de l’UNESCO, est saluée « l’adaptation harmonieuse entre l’homme et la nature ». On cherche ici à conserver les pratiques des paysans et des bergers sans jamais établir une quelconque nécessité pour ces personnes de devoir quitter leurs territoires. En Afrique, la présence humaine est au contraire perçue comme une dégradation sauvage de la nature, et les mêmes institutions exigent que les parcs soient vidés de leurs habitants, établissant ainsi un deux poids, deux mesures plus que flagrant.
Un phénomène qui n’épargne aucun continent
L’Inde en livre une illustration saisissante. Dans l’État du Karnataka, au sud du pays, les membres du peuple autochtone Jenu Kuruba ont vu leur terre ancestrale se faire arracher, ou plutôt se sont fait déraciner eux-mêmes de leurs terres. La raison ? La construction d’une réserve de tigres du Bengale, une espèce particulièrement menacée. Donc selon les dires des autorités, leur présence menacerait la biodiversité et compromettrait la protection du tigre du Bengale. Seulement, si l’on réfléchit bien, ces communautés vivent depuis des générations en interaction étroite avec cet environnement, et elles ont justement contribué à le préserver, de par leur mode de vie sobre et durable, bien avant l’émergence des politiques modernes de conservation. Et là réside la réalité dérangeante : ces espaces, une fois vidés de leurs habitants, deviennent des sanctuaires rentables, d’où la colère des Jenu Kuruba, qui y voient un outil de dépossession, à juste titre.
Plus surprenant encore, le colonialisme vert n’épargne pas non plus le continent européen. Les Samis sont le seul peuple autochtone reconnu d’Europe. Répartis sur des territoires couvrant la Finlande, la Norvège, la Suède et la Russie, ils pratiquent notamment l’élevage traditionnel de rennes. Et eux aussi, au nom de la transition écologique, voient leur présence sur leurs territoires ancestraux menacée. En Norvège, c’est un projet d’exploitation minière lié à l’extraction de cuivre qui menace leur présence. Il s’agit là d’une ressource jugée stratégique pour la production de technologies dites vertes, parmi lesquelles les voitures électriques.
Encore une fois, au nom de la lutte contre le changement climatique, des populations autochtones sont contraintes de supporter le coût environnemental et social d’un modèle économique pensé ailleurs. Or l’entreprise concernée a obtenu l’autorisation de déverser des déchets miniers toxiques dans un fjord voisin, illustrant les contradictions profondes de ce modèle.
Spontanément, si nous isolions cet exemple européen du reste des cas, nous ne le désignerions pas comme « colonialisme vert ». Et pourtant, il en remplit tous les critères : nous retrouvons le dénominateur commun qu’est la marginalisation forcée des populations locales au nom du « vert ». Ce cas nous le confirme : le colonialisme vert dépasse la seule logique postcoloniale classique et s’impose comme une toute nouvelle forme de colonialisme.
À qui la responsabilité ?
Le colonialisme vert permet d’illustrer une fois de plus le fait que fatalement, ceux qui subissent le plus durement et injustement les politiques coercitives de conservation de la planète ne sont pas ceux qui en sont responsables. Loin de là. Dans notre cas précis, il s’agit de peuples autochtones, dont le mode de vie repose sur une exploitation sobre et durable des ressources, et dont l’empreinte carbone ne serait que poussière comparée à la nôtre. Il y a donc un vrai renversement des responsabilités.
Et puis, au-delà de la question de la responsabilité, ne devrait-on pas changer nos représentations ? Abandonner notre double standard qui tolérerait l’harmonie humain/nature en Europe mais pas ailleurs ?
Alors, comme le dit Aimé Césaire :
« Une civilisation qui s’avère incapable de résoudre les problèmes que suscite son fonctionnement est une société décadente. Une civilisation qui choisit de fermer les yeux à ses problèmes les plus cruciaux est une civilisation atteinte. Une civilisation qui ruse avec ses principes est une civilisation moribonde. »
Ne serait-il pas grand temps que la civilisation humaine elle aussi applique à elle-même ce qu’elle prétend défendre ? Peut-être que le plus urgent n’est pas de sauver une nature fantasmée, mais d’abord de réapprendre à penser une coexistence plus juste entre l’humain et la nature.